Fuyant l’armée qui me réclamait à corps et à cris, j’ai commencé une carrière d’objecteur de conscience aux Caves à Musique en février 1994, espérant y trouver une camaraderie bien plus réconfortante que les concours de pets des chambrées militaires.

Il m’a fallu de nombreux mois pour fouiller ma personnalité et mon vécu afin d’y déceler la qualité qui faciliterait mon insertion au sein de cette association :

  • Je joue du hautbois, instrument assez peu prédisposé à affronter guitares saturées et roulements de grosse caisse. Prenant le saxophone pour me donner un genre moderne et pop, je tombe à Tergner sur Pollech qui tient déjà les sections de cuivre d’une main de fer.
  • Mon implantation de cheveux m’interdit totalement la banane margerinesque.
  • De taille moyenne, je suis bien plus petit que Dadack et bien plus grand que Jean- Charles.
  • Fermement opposé à l’exploitation des animaux, je me refuse à porter le perfecto en cuir qui constituait à l’époque l’élément vestimentaire principal des autochtones ternois.
  • Certes beaucoup moins viril que les rockers, je ne peux tout de même pas rivaliser avec la féminité de Laurence ou Nadine, même si je tiens une place honorable dans les cancans à la machine à café du CACIT.
  • – Mon accent savoyard trahit immédiatement mes origines et provoque l’hilarité générale lorsque je me risque à prononcer un « v’là tout » ou un « au moins ».
  • Si je ne crache pas sur la bière ou le pif, je bois beaucoup moins que… ou encore que…

Français par mon père et franco-belge par ma mère, je suis beaucoup moins exotique qu’un portugais comme Carlos ou un polonais comme Blaskié. Mon teint de bon aryen me fait paraître bien fade aux côtés d’un Rivo.

Bref, quelle position occuper au sein de cette communauté très particulière aux rites bien définis ? Contre toute attente chez moi qui suis très peu doué pour les langues étrangères, c’est pourtant dans la traduction que j’ai trouvé ma vraie place. Je suis devenu interprète officiel du « Carlos_Ribeirien » auprès des institutions de notre République Fançaise, comme la Caisse d’Allocations Familiales ou la Direction Départementale de la Jeunesse et des Sports.

Le « Carlos_Ribeirien » est un dialecte foisonnant à la syntaxe complexe et aux accents toniques parfois surprenants, en perpétuelle évolution. Je prendrai pour seul exemple l’interjection « beuah beuah beuah » qui, selon le contexte et l’heure, peut venir affermir une opinion bien tranchée sur l’art contemporain, indiquer une transposition d’un ton dans une pièce musicale, ou encore signifier une acceptation à boire un coup.

Une fois cette langue maîtrisée, c’est une longue carrière diplomatique qui s’est ouverte à moi, avec à la clé de nombreux voyages à l’étranger pour rencontrer des délégations officielles à Chauny, Saint-Quentin, Laon, et même parfois à Amiens.

Depuis mon passage à Tergnier, le flambeau de cette traduction est passé en d’autres mains mais je suis heureux d’avoir pu apporter ma petite pierre à l’édifice, d’avoir initié la reconnaissance du « Carlos_Ribeirien » comme une langue à part entière, aux côtés du picard et du ch’ti.